Un bar aux Folies Bergères, Manet, début des années 1880
On retrouve chez Manet ce qu’on avait déjà étudié l’année dernière avec l’Olympia : un régime performatif de la peinture. Plus précisément, Manet opère un changement dans la manière d’aborder l’oeuvre picturale en refusant de parachever l’oeuvre, ce qui laissera des critiques dire de lui qu’il est un “admirable ébaucheur”. Sur le déjeuner sur l’herbe, on dira de lui : “une telle oeuvre achevée serait solennelle, tel que Manet nous la livre, elle ne reste qu’intéressante, conditionnelle, non effective” (DesNoyers). En réalité, en modifiant les conditions de production de l’oeuvre, on modifie le regard du spectateur, qui viendra par son oeil apporter la clôture personnelle du tableau. C’est en ça qu’on atteint un état performatif de la peinture : le spectateur doit venir lui-même, par son regard, clore le tableau.
Un parallèle supplémentaire avec l’Olympia est la figure de la femme, protagoniste dans les deux tableaux. Dans les deux tableaux, le spectateur est évoqué par le regard porté de la femme. Mais là où l’Olympia laissait le regard porter en dehors de la peinture, pointé vers le spectateur, le regard de la jeune femme des Folies Bergères est porté sur un client, masculin, qui vient symboliser le spectateur.
Mais le véritable intérêt d’Un bar aux Folies Bergères réside dans le miroir, placé derrière la jeune femme. Au travers de lui, on voit le public, et pas seulement le public des Folies Bergères, le public qui vient porter son regard sur la peinture elle-même. C’est un régime de dédoublement pictural, où Manet brise subtilement un tabou de la peinture de l’époque en montrant non seulement ce qui est contenu derrière le plan séparant l’oeuvre du spectateur, mais aussi devant.
On remarquera que le tableau est complètement faux géométriquement, mais ce n’est pas le but de l’oeuvre. En distordant la perspective, Manet s’éloigne des canons artistiques de son époque et laisse passer le regard du spectateur vers le miroir, et donc vers sa propre réflexion métaphorique.
Grand Palais de Cristal construit à Londres à l’occasion de la première exposition universelle de 1851. Une structure de métal légère et démontable supporte l’assemblage de verre qui lui donne son nom. La structure n’existe plus aujourd’hui, emportée par un incendie en 1936.
Ici, le verre permet de quitter le régime architectural de l’opacité. Le verre laisse passer la lumière, donnant lieu à un nouveau genre d’architecture où le rapport entre intérieur et extérieur est sérieusement remis en question.
Death By Chocolate est un film tourné par Dan Graham dans un grand Mall américain. L’aspect spéculaire prend ici une teinte plus actuelle, pris dans une réflexion sur le capitalisme et la société du spectacle.
En particulier, un plan d’une salle vitrée dans laquelle un homme joue de la guitare mobilise de manière flagrante ces notions. Le verre sert ici de barrière entre lui et le public, marquant une distance socialement infranchissable entre sa personne et les personnes susceptible d’entrer en contact avec lui. Une jeune fille danse devant le spectacle. Le verre agit pour elle à la fois comme une barrière et comme un miroir qui va lui renvoyer sa propre image.
De manière générale, cette vidéo est un travail sur le découpage, l’enfermement et le spectacle, pris dans une série de plans à l’apparence décousue, mais qui peignent ensemble un portrait cru des régimes de pouvoir et de regard à l’oeuvre dans la société marchande de la fin du 20e siècle (et qui n’a pas changé d’un iota depuis).
Dans cet essai, Graham revient de manière plus approfondie sur les thèmes soulevés par Death By Chocolate. Il y décrit le double régime visuel du verre, qui génère à la fois une séparation et un reflet. Cela s’inscrit dans un rapport marchand : le consommateur est tenu à distance du produit tout en pouvant l’observer, reflété sur sa propre image, ce qui génère un désir. Ce désir prend racine dans la construction sociale de l’homme, qui va se construire par rapport à l’image de ses pairs. Le capitalisme, en projetant une image idéalisée d’un consommateur comblé et béat, amène l’homme à se construire par rapport à cette image irréelle. On crée alors un régime où l’homme est dans un état d’insatisfaction permanente, tentant de ressembler à une chimère dénuée de réalité. Par ce biais, la société marchande peut continuer de créer de nouveaux désirs chez le consommateur, nécessaires pour poursuivre le cycle infernal de la consommation moderne. La vitrine est donc ici un dispositif de capture et d’asservissement de nos propres désirs par l’expérience de l’incomplétude.
On retrouve dans ce schéma un rapport avec le perspectivisme qui a marqué l’avènement de la peinture de la Renaissance. De la même manière que la peinture n’existe que dans la conjonction entre le point de fuite de l’objet représenté et le point de vue du spectateur, le système de consommation n’existe que dans la conjonction entre un sujet marqué par le manque et l’objet qui est au centre du désir.
Pour plus de bonheur, plus de références : Panofsky, Origine de la perspective.