White Cube – L’espace de la galerie et son idéologie
Brian O’Doherty (critique d’art 1975- 80)
Dans cette publication, O’Doherty examine les galeries en Amérique, constate que beaucoup d’entre elles sont formatées de manière similaire (murs blancs, néons blancs, sol impecc’, grand espace vide, impersonnel et désincarné) et essaie de tirer quelque conclusions de l’omniprésence des galeries de ce type qu’il renomme les « cubes blancs ». Il trouve deux finalités :
– finalité esthétique : Les galeries ont cette gueule parce qu’elles mimiquent le modèle moderniste américain par excellence : la page blanche, la coupure avec les vieilles traditions européennes. De plus, « le spectateur moderniste par excellence, c’est l’œil ». L’idée, c’est de neutraliser tous les autres sens afin de privilégier l’opticalité. Plus précisément l’appréhension optique désincarnée,
– finalité marchande : Il s’agit de mécaniser l’appréhension du spectateur-client, uniformiser les paramètres et les circonstances d’exposition afin de créer une stabilité des valeurs marchandes. En un mot, en uniformisant l’espace et en isolant un max les oeuvres de leur environnement, on peut plus facilement leur assigner un prix, les comparer et les déplacer. Le spectateur-client ne sera pas déstabilisé même s’il assiste dans la même semaine à une expo à Londres puis à Tokyo.
De plus, le mur blanc permet une absence de hiérarchisation entre les artistes, ce qui permet l’essor marchand une nouvelle génération de pratiques artistiques.
Cette réflection sur le white cube amène par la suite Brian O’Doherty à investiguer des milieux qui au contraire prennent le parti d’exploiter l’environnement de l’oeuvre tel que le “Merzbau” provenant de Kurt Schwitters (1923-1943): travail focalisé sur l’assemblage. Les pavillons sont carrément ouverts aux quatre vents, les feuilles rentrent et côtoient les tableaux. Cet espace s’empare des codes appartenant aux Musées conventionnels et les détourne. Par exemple au lieu de subdiviser le Merzbau selon les thèmes abordés ou par dates comme le ferait un Musée typique, les différentes parties qui le composent sont nommées avec précision !: On y trouve la CME, cathédrale de la misère érotique, entité organique et vivante, ou encore, la caverne du crime sexuel. Là où le white cube établit une coupure figée dans l’éternité, réifie (fige, rend statique) le Merzbau se transforme. Le objets se parent d’une nouvelle fonction, nouvelle valeur symbolique. Par exemple, Au Merzbau était disposée une bouteille d’urine de sorte qu’elle inondait la pièce de lumière d’or. Il s’agissait de faire de son atelier une oeuvre d’art.
En matière de “pied de nez” vis à vis des normes Marcel Duchamp se débrouillait pas mal,
- Son œuvre intitulée “1200 sacs de charbon » se situe dans la continuité de l’idée de se désolidariser des modes d’exposition traditionnels.
- On y trouve une porte à double battants (qui perturbe le « spectateur » car on ne sait plus si l’on rentre ou si l’on sort), un brazero au centre de la pièce (malheureusement, on ne l’autorisera pas à l’allumer donc il y placera une lampe) qui déstabilise une seconde fois le spectateur car il donne l’impression d’être un lustre fixé sur le sol comme si l’ordre haut-bas était inversé. Bref, cela désoriente, on ne reconnaît plus le haut du bas, le dedans du dehors, on se retrouve calé entre 1200 sacs de combustible et une prétendue flamme (malheureusement, on ne l’autorisera pas à l’allumer donc il y placera une lampe, pas drôle.). Duchamp semble vouloir incinérer les musées traditionnels et l’audience avec.
On retient que dès 1930, l’art en lui-même devient moins important que l’environnement dans lequel il baigne. D’ailleurs Marcel Duchamp tire cette idée à son paroxysme avec une autre œuvre : « Mile of string » : En tant que commissaire d’exposition, Duchamp est censé mettre en évidence les œuvres qui y sont exposées. Que fait-il ? Il installe dans la pièce un kilomètre et demi de fil. Ce qui ne facilite évidemment pas l’accès aux tableaux et oblige par la même occasion aux spectateurs de lever les pattes comme des poules. On arrive à l’apogée du « counter model », il est parvenu à rendre l’art beaucoup plus difficile d’accès, littéralement, il tisse une toile d’araignée entre le spectateur et les œuvres d’art, ce qui les rend opaques, exactement à l’inverse du white cube.